samedi 22 juin 2013

Trente-neuf

.1 Purge

Il n'y a pas que les classeurs qu'il faut, de temps à autres purger, il est bon d'administrer aux archives informatiques les rigueurs que la vulgate conservatrice assène aux économies nationales. J'ai, ce pluvieux samedi de juin, résolu de mettre fin à plusieurs années d'un désordre involontaire, et aggravé par beaucoup de maladresse, dans la tenue de mes documents.

On supprime ou on classe.

Je suis tombé, chemin faisant, sur la note de lecture consacrée à un opuscule commis par Mlle Bombardier, étoffée pour une publication sur l'ancêtre du présent blog, feu le webzine En toutes lettres, et présentée aux auditeurs de la Première Chaîne de Radio Canada à Ottawa au temps de ma gloire radiophonique. La vanité est un mauvais défaut, et l'ironie vieillit mal (moins que l'intéressée sans doute), mais je n'ai pu me résoudre à ne pas, pour ces Apostilles, tirer de son oubli et la note et l'ouvrage. C'est que l'on avait le verbe incisif, et la colère prompte naguère ; pas un péché de jeunesse, dame ! à quarante-sept ans, mais, en plus de mots sans doute que l'occasion ne le réclamait, une sorte de « basta »... J'espère que vous en rirez un peu, qu'il n'y aie pas que Marc Labrèche qui puisse le faire.

.2 Ecce homo (so to speak)

Denise BOMBARDIER, Lettre ouverte aux Français qui se croient le nombril du monde, Albin Michel, Paris, 2000 (137 pages)

La réclame médiatique étant assez tapageuse autour de cet ouvrage, je ne comptais ni le lire, ni en faire le commentaire, sinon in petto.

D'autant plus que je ressens toujours un certain malaise à lire le courrier destiné à autrui, en l'espèce aux Français (pour les Françaises, j'en suis moins certain vu les thèses grammaticales de l'auteur).

Quiconque ne fréquente pas les ondes ou, depuis peu certaine gazette montréalaise, saura que Mlle BOMBARDIER est une pharisienne à haut débit, avec une morale à la comtesse de Ségur et la détermination de Simone de BEAUVOIR, bref une Sonia BENEZRA ou une Julie SNYDER haut de gamme : elle pose des questions à des gens, auxquels elle permet parfois de répondre, ou anime des quiz raffinés pour public inexistant.

Sa lettre comporte onze thèmes, dont Le vocabulaire fout le camp, La France vue du petit écran, Cachez ce franc que je ne saurais voir, Ah ! L'Amérique, Le parisianisme ou la tribu branchée, Entre l'arrogance et l'autoflagellation.

Au fil des pages, on s’attend- en vain - à voir Mlle BOMBARDIER nous expliquer, autrement que par des anecdotes et des généralisations banales, les raisons de sa relation amour/haine avec les Français.

Précisons qu'il y a certaines références qui seront inconnues au lecteur canadien qui ne chausse pas de tennis (p. 68), ne fait pas de l'Observateur son pain hebdomadaire et ne sait pas bien décliner les diverses composantes de la droite (p. 43).

En revanche, le lecteur - de quelque côté de l'Atlantique qu'il soit - trouvera un chapelet de lieux communs et de banalités enfilés dans grâce ni humour. C'est à dessein qu'on dit chapelet, car il semble que Mlle  BOMBARDIER ne soit pas sortie tout à fait de l'eau bénite, vu le nombre d'expressions religieuses ou liturgiques qui rehaussent sa missive.

Pour le style et l'écriture, on trouve piquant de trouver, chez celle qui pourfend les tournures anglaises dont raffolent nos cousins français, bon nombre d'anglicismes de niveau élémentaire, tels « prendre pour acquis », « cameraman » (voir Robert) et « lunatique », ainsi que d'autres plus raffinés comme « éthique » pour déontologie.

On a parfois l'impression - fâcheuse - que le texte a été traduit trop rapidement de l'anglais tant la phrase se lit mal ou semble contredire l'intention de l'auteur (pages 35, 41, 51).

Des verbes sont construits sans compléments ou avec des coocurrents erronés, les maladresses, syntaxiques (p. 47) ou autres (p. 27),  ne se comptent pas : un paragraphe s'ouvre par un « donc » alors que rien ne le rattache à ce qui précède.

On s'en voudrait de passer sous silence une belle anacoluthe (à propos de son esclandre à Apostrophe au sujet de Gabriel MATZNEFF) :
« Prévenue par mon éditeur du tort que risquait de subir mon livre en provoquant un esclandre face à ce pur produit branché du parisianisme littéraire, je me préparai mentalement… » (p. 78)
Broutilles que tout cela, répliquera-t-elle, il faut lire le fond. Eh bien, descendons-y.

Soit, on fera abstraction du style brouillon (suggestion pour le titre : Brouillon ouvert…).

L'auteur se plaint, entre autres griefs, du laisser-aller des Français face à l'Amérique ; ils adorent tout ce qui est yankee, nos cousins, même la langue - mais pas la malbouffe, dont il n'est pas question. Ne regardant pas à la contradiction, l'auteur reproche aux Français, d'être inefficaces et bureaucratiques, et tout à fait coincés pour ce qui est de l'argent, alors que nous en Amérique, c'est bien connu…

Ah ! L'argent, voici bien un fantasme récurrent de Mlle BOMBARDIER : est-elle assez obsédée par la volonté de savoir (…) le prix des choses… Espérons qu'elle a tiré un bon prix de la vente de son petit home de Nantucket. Or, chacun, quand il voyage, est confronté au changement ; les habitudes de l'hôte sont différentes des nôtres et parfois nous plongent dans l'embarras. La littérature est pleine des récits de voyageurs arrivant en France, certes, mais aussi en Angleterre, en Allemagne, en Afrique, en Asie…sans parler même de la Californie, et surpris par les mœurs des autochtones.

Autre grief : le parisianisme culturel des Français (un des chapitres les plus mal torchés). Et là, soudain, j'ai compris l'objet de Mlle BOMBARDIER. La petite Québécoise venue du mauvais côté de la voie ferrée (peut-être disait-elle des tracks) voudrait bien jouer dans la cours des grands, mais une clôture l'en empêche, l'attitude des Français à son égard.

Ou comment être un meilleur Français que tous les Français de France, y compris quelques présidents de la République - fors de Gaulle (tiens, tiens : relation au père ?) -, ce qui, chacun le sait, est impossible : insoluble problème d'identité. Dès lors, il ne faut pas que les Français cessent d'être conformes à la représentation idéale qu'elle se fait d'eux.

On reconnaîtra cependant qu'elle y a un pied ou deux dans la cour des grands : causer avec  MITTERRAND, copiner avec PIVOT, frayer avec les GENDELETTRES,  l'échec n'est pas cuisant pour notre pharisienne !

Question qui n'a rien à voir : est-ce que Montréal, et son gotha, ne souffrent pas de montréalisme ?

Pour rire des Français, tout ça dans un style impeccable, fiez-vous plutôt à un britannique, qui approche le demi-siècle : le Major THOMPSON, dont les carnets rapportés par Pierre DANINOS, n'ont pas pris une ride, et vous éviteront la sinistre bafouille que Mlle BOMBARDIER a infligée à nos pauvres cousins.

1 commentaire:

Daniel Olivier a dit…

Votre histoire d'amour ne date pas d'hier!